Les baguettes et Roland Barthes

En Asie, on utilise les baguettes. Il y en a de toutes sortes, de diverses matières: bois divers, bambou, peintes, natures, laquées, de couleur unie ou avec décorations... ce n'est pas le choix qui manque... Les chinoises sont un peu différentes des japonaises: elles ont le côté que l'on tient un peu plus gros et l'extrémité même est carrée.
Il y a aussi les baguettes pour faire la cuisine. Elles sont de 2 ou 3 tailles dont très longues

Elles ont éventuellement le bout qui saisit les aliments qui est strié comme sur cette photo (un emprunt sur internet), pour qu'ils glissent moins.
Lorsque j'allais en France pour un mois ou deux de vacances, j'emportais mes paires de baguettes pour la cuisine, j'en ai laissé aussi dans les tiroirs de ma mère, pour quand je viens. Je ne sais plus m'en passer depuis longtemps.
Par exemple, je trouve que c'et beaucoup mieux de retourner mon beefsteak ou autre avec les baguettes plutôt que sauvagement le piquer avec une fourchette. Imaginez alors mon bonheur quand j'ai lu L'Empire des Signes de Roland Barthes et sa page sur les baguettes.
Je vous en donne ici de bons extraits.
[...] La baguette a bien d'autres fonctions que de transporter la nourriture du plat à la bouche (qui est la moins pertinente, puisque c'est aussi celledes doigts et des fourchettes), et ces fonctions lui appartiennent en propre. Tout d'abord, la baguette - sa forme le dit assez - a une fonction déictique; elle montre la nourriture, désigne le fragment, fait exister par le geste même du choix, qui est l'index; mais par là, au lieu que l'ingestion suive une sorte de séquence machinale, où l'on se bornerait à avaler peu à peu les parties mêmes d'un plat, la baguette, désignant ce qu'elle choisit (et donc choisissant sur l'instant ceci et non cela), introduit dans l'usage de la nourriture, non un ordre, mais une fantaisie et comme une paresse: en tout cas, une opération intelligente, et non plus mécanique.(1) Autre fonction de la baguette, celle de pincer le fragment de nourriture (et non plus de l'agripper, comme font nos fourchettes)(2); pincer est d'ailleurs un mot trop fort, trop agressif (c'est le mot des petites filles sournoises, des chirurgiens, des outirières, des caractères suceptibles); car l'aliment ne subit jamais une pression supérieure à ce qui est juste nécessaire pour le soulever et le transporter; il y a dans le geste de la baguette, encore adouci par sa matière, bois ou laque, quelque chose de maternel, la retenue même, exactement mesurée, que l'on met à déplacer un enfant: une force (au sens opératoire du terme), non une pulsion; c'est là tout un comportement à l'égard de la nourriture; on le voit bien aux longues baguettes du cuisinier, qui servent, non à manger, mais à préparer les aliments: jamais l'instrument ne perce, ne coupe, ne fend, ne blesse mais seulement prélève, retourne, transporte. Car la baguette (troisième fonction), pour diviser, sépare, écarte, chipote, au lieu d'agripper, à la façon de nos couverts; elle ne violente jamais l'aliment; ou bien elle le démêle peu à peu (dans le cas despoissons, des anguilles), retrouvant ainsi les fissures naturelles de la matière (en cela bien plus proche du doigt primitif que du couteau). Enfin, et c'est peut-être sa plus belle fonction, la double baguette translate la nourriture, soit que, croisée comme deux mains(3), support et non plus pince, elle se glisse sous le flocon de riz et le tende, le monte jusau'à la bouche du mangeur, soit que (par un geste millénaire de tout l'Orient) elle fasse glisser la neige du bol aux lèvres(4), à la façon d'une pelle. Dans tous ces usages, dans tous les gestes qu'elle implique, la baguette s'oppose à notre couteau (et à son substitut prédateur, la fourchette): elle est l'instrument alimentaire qui refuse de couper, d'agripper, de mutiler, de percer [...]
(1) Ici, Roland Barthes fait allusion à la façon de manger en picorant dans un bol et l'autre, à sa fantaisie, une fois que le plateau a été apporté (exemple récent de plateau: ---> CLIC )
(2) l'agripper: je dirais même plus mais Barthes y vient ensuite.
(3) NON! il ne faut jamais croiser les baguettes, tout comme il ne faut jamais les planter dasn le bol de riz ni passer d ela nourriture de baguette à baguette (rites funèbres)
A part ça, Barthes a raison, il y a quelque chose de très respectueux de la nourriture dans l'utilisation des baguettes.
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